Des oeuvres inédites du XVII-XVIIIe : la collection Dormeuil enregistre des records à Senlis

26 pièces provenant de la prestigieuse collection de l’industriel Georges Dormeuil (1856-1939) étaient mises aux enchères par Maître Dominique Le Coënt-de Beaulieu dimanche 10 décembre 2017 à Senlis et sur le Live d’Interencheres. La vente a été un succès et a multiplié les records. Elle a comptabilisé 722 000 euros d’adjudication, soit plus du double de l’estimation, et a été marqué par une forte affluence en Live, avec 366 inscrits et 95 000 euros adjugés. Ces œuvres sur papier, tableaux, meubles et objets d’art témoignaient de l’œil acéré qu’eut ce brillant créateur de tissu, passionné d’art. Zoom sur trois portraits inédits des XVIIe et XVIIIe siècles.

 

Industriel de renom spécialisé dans la confection et le commerce de tissus haut de gamme, Georges Dormeuil (1856-1939) fut aussi un grand amateur d’art. A partir des années 1890, il constitua une collection exceptionnelle, profitant de la dispersion en ventes publiques d’œuvres aux provenances les plus illustres, des frères Goncourt au célèbre couturier et mécène Jacques Doucet (1853-1929).

 

Record mondial pour un dessin sur vélin de Cornelis Visscher

C’est lors de la vente de la prestigieuse collection Defer-Dumesnil en mai 1900 à Paris que Georges Dormeuil se laisse séduire par ce descriptif porté au catalogue :

« Très beau et important dessin au crayon noir et à la mine de plomb sur vélin. Debout, vue à mi-jambes et tournée vers la droite, le visage de face, les cheveux longs et bouclés, en robe à manches courtes ornée de nœuds de ruban et d’une guimpe, elle tient un éventail. A droite, un fauteuil sur le dossier duquel on lit la signature C. de Visscher. »

Il devenait ainsi l’acquéreur de cet exceptionnel Portrait d’une dame de qualité signé Cornelis Visscher (1629-1658). 

« C’est un artiste majeur du Siècle d’or Hollandais », explique Maître Dominique Le Coënt-de Beaulieu. Membre de la guilde de Saint-Luc de Haarlem, il rejoignit Amsterdam où ses portraits intimistes séduisirent par leur minutie et leur finesse.

« Ses dessins, particulièrement fournis en crayon, sont d’un grand réalisme, explique Louis de Bayser, expert en dessins anciens. Cornelis Visscher utilisait beaucoup le vélin pour ses portraits, car cette peau très blanche offre une texture particulière, parfaitement adaptée au rendu des visages. » D’une couleur plus réaliste que le papier, le vélin apporte dès lors une intensité, une âme particulière au modèle.

Conservé jusqu’alors précieusement par les descendants de Georges Dormeuil, ce dessin a été adjugé par téléphone à 200 000 euros, dépassant le précédent record de 164 500 euros atteint en 2016. « Les œuvres de Visscher sont rares sur le marché. La dernière vente d’un dessin de cette qualité remonte à plus de dix ans », note l’expert.

 

 

Une toile d’Aubry présentée à l’Exposition universelle de 1900 adjugée 20 000 euros

Animé par un goût du détail et du raffinement, Georges Dormeuil fit également l’acquisition d’une toile délicate de l’Ecole Française du XVIIIe siècle, auprès du célèbre collectionneur Marius Paulme le 30 juin 1898.

« La précision avec laquelle l’étoffe brodée est représentée ne pouvait que séduire ce passionné de tissus », note le commissaire-priseur. Finement exécuté, ce portrait jovial est aujourd’hui attribué à Etienne Aubry (1745-1781), peintre plébiscité par ses contemporains pour l’intensité psychologique et le grand réalisme de ses portraits. Des vertus que Georges Dormeuil ne manqua pas de souligner dans ses notes personnelles :

« Magnifique peinture non signée, mais qui permet par toutes les qualités qu’elle montre, de l’attribuer aux maîtres les plus célèbres et aux meilleurs portraitistes du XVIIIe siècle. »

Dans ses écrits, le riche industriel attribue même l’oeuvre au célèbre peintre Jean-Baptiste Greuze. « Nombre des portraits d’Aubry se cachent derrière ce nom plus connu, qu’est celui de Greuze, explique Stéphane Pinta, expert en peinture ancienne. En effet, on attribue aujourd’hui plusieurs œuvres à Aubry qui étaient autrefois identifiées comme étant de Greuze. »

 

 

« L’homme représenté serait François René Molé (1734-1807), un acteur de la Comédie Française qui fut une véritable vedette au XVIIIe siècle, explique maître Dominique Le Coënt-de Beaulieu. Pour l’anecdote, il fut arrêté sous la Révolution comme ‘suspect’ dans la nuit du 2 septembre 1793, avec douze autres acteurs du théâtre français restés fidèles à la monarchie. Il fut ensuite enfermé à la prison des Madelonnettes, pour avoir joué Pamela dont la représentation est jugée séditieuse. Cette identification, que nous n’avons pas pu confirmer, résulte d’une comparaison avec la gravure d’Augustin de Saint-Aubin d’après Aubry qui représente le comédien. »

Adjugée 20 000 euros, cette œuvre de grande qualité fut présentée à l’Exposition Universelle de 1900.

 

 

Un portrait en buste d’Etienne Gois adjugé au prix record de 53 000 euros

Si les portraits des XVIIe et XVIIIe siècles ont envoûté Georges Dormeuil, c’est surtout pour leur extrême raffinement et leur illusionnisme. Le portrait en buste sculpté d’Etienne Gois (1731-1823) ne pouvait que nous en convaincre. « Il représentait une dame de qualité avec une précision remarquable », confirme le commissaire-priseur. C’est avec une grande minutie que cet artiste français, grand prix de sculpture en 1757, façonna chacune des mèches de son modèle et figura la souplesse de la chair. Ce buste a été adjugé par téléphone au prix record de 53 000 euros. Il rejoindra une collection étrangère. Le précédent record avait été atteint en 2015 avec une oeuvre adjugée 41 000 euros.

 

« Toutes les pièces mises aux enchères témoignent du regard avisé qu’eut Georges Dormeuil pour constituer sa collection. » D’ailleurs, d’autres œuvres de sa collection passées en ventes publiques ces dernières années se sont envolées parfois à des prix records, à l’instar d’un ensemble de vingt-sept ivoires adjugé 9,40 millions d’euros à Londres en 2007. D’autres de ses pièces ont également rejoint les collections des plus grandes institutions, du Musée Carnavalet au Musée du Louvre. Car en plus de leur qualité artistique, les œuvres de Georges Dormeuil ont été sélectionnées avec soin, dans les plus grandes collections, et sont ainsi de véritables morceaux de l’histoire du collectionnisme.

 

 

 

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