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269 - Charlotte Saint-Gervais de La Salle (1860 ? - 1937) Portrait…

Estimation 3 000 € - 5 000 €
Description
Charlotte Saint-Gervais de La Salle (1860 ? - 1937) Portrait de femme Vers 1876 Buste en bronze à patine brune Porte l'étiquette de salon de 1876 à l'avant du piédouche "n°3594" H. totale 54 cm, sur un piédouche en marbre rouge veiné H. 13 cm Empoussièrement, éclats et manques à l'un des coins supérieurs du piédouche Provenance : Collection de l'artiste, puis par descendance. Château en Vendée Exposition: Paris, Palais des Champs-Elysées, 1876, œuvre exposée sous le titre "Négresse" et le numéro 3594 Bibliographie: -Explication des ouvrages de peinture, sculpture, architecture, gravure et lithographie des artistes vivants exposés au Palais des Champs-Elysées le 1er mai 1876, Paris, Imprimerie Nationale, 1876, Ministère de l'instruction publique et des Beaux-Arts. Direction des Beaux-Arts. Salon de 1876. 93e exposition officielle depuis l'année 1673. Littérature en rapport: -La Gazette de France, 5 juin 1890, pp. 2-4: statue de Vespera; -Édouard Lepage, Une page de l’Histoire de l’art au XIXe siècle. Une conquête féministe : Mme Léon Bertaux, Paris, Imprimerie française J. Dangon, 1911; -Anne Rivière, Sculpture’Elles. Les sculpteurs femmes du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, Somogy, 2011; -Anne Dufour, Le modèle noir, de Géricault à Matisse, Paris, Coédition Flammarion / Musée d'Orsay et de l'Orangerie ; 2019 ; -Sophie Jacques, La statuaire Hélène Bertaux (1825-1909) et la tradition académique. Analyse de trois nus, Québec, Université Laval, 2015 ; -Christelle Lozère, « Image de l’“Autre”. Les représentations des Africains et des Antillais en Europe (18e–20e siècles) », Anneaux de la mémoire, 2023; C’est sous le titre officiel de « Négresse » que ce buste résolument moderne fut exposé pour la première fois au Salon de 1876. Difficilement acceptable en ce début du XXIe siècle, ce titre donné au portrait d’une jeune femme africaine au regard impertinent et au sourire moqueur, vêtue avec une élégance toute parisienne, doit cependant être replacé dans son contexte politique et historique post-abolitionniste de la Troisième République, où racisme et représentations dépréciatives demeuraient hélas largement répandus. Exécuté par Charlotte de Saint-Gervais, future comtesse de La Salle après son mariage avec Georges Seguin de La Salle en 1881, ce buste marque l’entrée au Salon officiel d’une jeune sculptrice d’origine aristocratique, formée dans l’atelier de la célèbre Mme Léon Bertaux, figure de proue du combat pour l’accès des femmes aux études artistiques. De 1876 à 1898, Charlotte de Saint-Gervais participe régulièrement aux principaux Salons parisiens, où elle présente principalement des bustes, affirmant ainsi une spécialisation dans cette catégorie d’œuvres conventionnelle. Toutefois, après la présentation de cette première œuvre visionnaire, la sculptrice ne parvient pas à percer. On trouve néanmoins la mention d’une de ses œuvres en 1890, accompagnée d’une critique d’une grande condescendance : « Madame Charlotte de Saint-Gervais est une élève de Mme Berteaux, qui est une artiste consommée. Elle a envoyé une statue de femme nue qu’elle a appelée “Vespera”, sans doute pour justifier le sexe féminin qu’elle a attribué au Soir. Il est permis à Mme de Saint-Gervais d’ignorer que Vesper est du neutre, et ne saurait avoir de féminin. Je dirai même qu’il faut, à tous points de vue, féliciter une femme d’ignorer ce latin qui, dans les mots, brave l’honnêteté. (...) Le mouvement de cette figure est bien compris et bien venu. Nous nous bornerons à regretter un peu de lourdeur dans le voir et un peu de raideur dans les formes de ce corps qui rectifie, à l’insu de l’artiste, son ignorance du latin en se montrant un peu trop du genre neutre. Néanmoins, c’est là un bon début dans le grand art, et Mme de Saint-Gervais trouvera un encouragement dans ce premier succès. » C’est dire, dans ce contexte conventionnel, à quel point notre buste de femme africaine, présenté quatorze ans plus tôt par une jeune artiste qui aurait eu à peine seize ans (elle serait née en 1860), apparaît comme révolutionnaire, voire iconoclaste. Le présent buste montre une jeune femme coiffée d’un haut turban dont les larges bandes de tissu, associées aux petites anglaises encadrant le visage, établissent un lien subtil entre coiffe « exotique » et élégance parisienne. Le visage, animé par un léger sourire en coin et un regard de biais empreint d’une ironie moqueuse, s’éloigne de la pure typologie ethnographique pour suggérer un tempérament, presque un caractère, dans un registre d’impertinence contenue. Le torse est animé par une écharpe croisée autour du cou qui évoque les costumes d’extérieur des élégantes parisiennes de l’époque. Le buste en bronze repose sur un piédouche en marbre brun-rouge veiné : la combinaison de ce socle luxueux et d’un modelé vigoureux, presque impressionniste dans le traitement des plis et des surfaces, ancre l’œuvre dans la modernité sculpturale des années 1870. Dans le contexte post-abolitionniste des décennies 18601880, la curiosité pour l’Autre et le désir de découverte se manifestent en Europe sous diverses formes, allant de la création, en 1859, de la Société d’anthropologie de Paris aux exhibitions d’habitants venus des quatre coins du monde lors des Expositions universelles. Cette représentation d’une femme africaine s’inscrit au croisement de plusieurs traditions : celle, encore très prégnante, de la sculpture « ethnographique » et décorative promue par Charles Cordier, et celle, plus dramatique et revendicatrice, inaugurée par Carpeaux, dévoilée au Salon de 1869 sous le titre Négresse et renommée plus tard Pourquoi naître esclave ? Toutefois, par rapport à Carpeaux, Charlotte de Saint-Gervais opère un véritable tournant iconographique: elle renonce aux attributs explicites de l’esclavage (cordes, torsion violente, sein comprimé) et refuse toute érotisation spectaculaire au profit d’une figure digne, concentrant l’expressivité dans le visage et la coiffure, où se manifestent à la fois altérité et modernité. Loin de n’être qu’un « type » anonyme, la jeune femme africaine acquiert les caractéristiques d’un véritable portrait : attitude singulière, élégance assumée, présence presque mondaine, même si le titre du Salon perpétue la catégorisation raciale de son temps. Cette évolution rejoint des recherches parallèles en peinture. Cézanne, avec Le Noir Scipion (vers 18661868), confère déjà à son modèle africain une densité physique et psychologique inédite. Dans Olympia (1863, Salon de 1865), Manet donne à la servante africaine Laure une visibilité troublante en contrepoint de la courtisane européenne. En 1870, Bazille, avec sa Jeune Femme aux pivoines (anciennement titrée Négresse aux pivoines), représente une femme noire élégamment vêtue, associée à un motif floral raffiné, déjà très éloignée des seules images de servitude. Plus proche encore de notre buste, la Jeune femme de profil, dite Jeune Africaine, de Fernand Cormon (musée d’Orsay), montre une figure d’une grande noblesse, traitée avec gravité et une attention soutenue au modelé de la chevelure et du buste. Dans ce contexte, la Négresse n° 3594 du Salon de 1876 apparaît comme une œuvre charnière dans l’histoire de la représentation des modèles noirs à la fin du XIXème siècle. Œuvre d’une sculptrice issue d’un atelier engagé, elle transpose dans le médium du buste académique les enjeux explorés par les peintres modernes tels que Manet, Cézanne, Bazille ou Cormon. Elle fait de la figure de la femme noire un sujet à part entière, à la fois marqué par l’idéologie raciale de son temps et doté d’une individualité perceptible. Par la vigueur de son modelé, la sophistication de sa coiffure-turban et l’ambiguïté volontaire entre « type africain » et élégance parisienne, ce buste témoigne, dès le premier Salon de Charlotte de Saint-Gervais, de l’ambition d’une sculptrice déterminée à investir un sujet jusqu’alors dominé par les grands noms masculins, en l’abordant avec un regard à la fois critique, mondain et profondément humaniste.
À propos de la vente Grands Décors, Arts de la table & Archéologie
Lieu de vente
Date 23/06/2026 à 14h00
Crédits photos : Contacter la Maison de ventes
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