Description
SEGALEN (VICTOR)
Très belle lettre autographe signée «Victor Segalen», Brest, 6 novembre 1907, 4 pp. in-8, à son ami Émile Magne, document d'un grand intérêt pour la compréhension de la genèse esthétique de l'écrivain. Rédigée à Brest, alors que Segalen est encore médecin de la Marine, elle témoigne d'un moment charnière de sa carrière, au seuil de l'affirmation de sa
pensée littéraire.
«Mon cher ami merci tout d'abord des bonnes choses que vous me dites, et sur notre amitié et sur mon livre. Merci tout également des critiques ou plutôt de la critique fondamentale : elle est précieuse parce qu'elle me force à me justifier pleinement vis-à-vis de vous-même et de moi, ou du moins, tenter de le faire. / Certes mes légendes cosmogoniques de la 2e partie sont trop séparables et d'une allure nettement différente du récit qui les encadre c'est un peu sinon même tout à fait voulu. Non pas dans un but de didactisme ethnographique ! Dieu ou les dieux Maoris eux-mêmes m'en préservent mon cher Ami ! Mais simplement parce que je désirais imprimer à cette 2e partie le recul, le hiératisme, la raideur un peu conventionnelle des mythes & des parlers transmis. Cela arrête le drame & rompt le 'cursus' du récit ? Tant mieux ; j'ai besoin de gagner vingt années dans le temps & des milliers de lieues sur la mer ; j'ai besoin de couper les deux actes, Ancien Tahiti, Nouveau Tahiti, par une sorte d'intermède superphonique où l'Ame ancienne, avant de mourir, reparaisse dans son intégrité. De là la transformation même de la prose qui devient rythmée, chargée de répétitions & de cadences destinées ; comme si, à force de passer dans ses rudes mémoires elle en gardait les contours durs & non apprêtés. Voilà toute ma défense. / Quant à mes Cliniciens ès lettres, je suis sensible au souvenir que vous en conservez mais je souhaite plutôt que vous les oubliiez : ils sont témoins d'une époque de ma vie mentale où j'ai pu rêver une alliance des recherches scientifiques & de la littérature ; je les récuse donc, à cette heure où je n'admets plus aucune compromission alentour de l'œuvre d'art, considérée comme une comme seule existante, seule réelle et se suffisant entièrement à elle-même. / Je passe à Paris quatre jours aux environs du 15 prochain. Je souhaite vivement vous voir, présenter mes respectueux hommages à Madame Magne & retrouver immédiatement nos bonnes causeries d'autrefois. Bien sympathiquement vôtre […] Un très enthousiaste merci pour l'annonce de Madame de La Suje[?] et de son milieu. Vif plaisir escompté certain.»
Segalen répond ici avec une remarquable lucidité aux remarques de son correspondant concernant son œuvre, très probablement «Les Immémoriaux». Il y défend un choix stylistique audacieux, celui d'introduire dans le récit des passages mythiques volontairement hiératiques et détachés de la narration, afin de restituer la voix des traditions maories. Cette réflexion éclaire de manière précieuse sa conception de l'exotisme, non comme simple décor, mais comme tentative de recréation d'une altérité.
Cette lettre révèle également une prise de position décisive : Segalen, à travers son désaveu des «Cliniciens ès lettres», affirme
une exigence d'autonomie absolue de l'œuvre d'art. On peut y voir l'émergence d'une esthétique exigeante qui trouvera son plein accomplissement dans ses œuvres ultérieures.
À propos de la vente
Vente au profit de l'association Petits Frères Des Pauvres
Lieu de vente
Date
25/10/2026 à 10h00
Crédits photos :
Boisgirard Antonini
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