CHEVALIERS, ARMURES & SAMOURAÏS
Lots 1 – 137 — Dimanche 28 juin 2026, 15h00, Paris
Il y a un paradoxe au cœur de cette vacation. Tandis que l'Occident a longtemps fantasmé le samouraï — son détachement, sa lame, sa philosophie du corps engagé jusqu'à la mort — les créateurs japonais ont développé, depuis les années 1960, une fascination symétrique et tout aussi intense pour le chevalier européen. Dans la culture de l'animation japonaise, l'armure n'est pas un objet militaire. C'est un signe moral. Elle dit la noblesse, le rang, le code éthique de celui qui la porte avant qu'il parle ou combatte. C'est ce que racontent, chacune à leur façon, les 137 lots réunis dans cette vacation.
Aux origines
Le plus ancien celluloïd présenté ici date de 1960. Il est issu de la production originale de Tetsujin 28-go (lot 136, Production Matsuzaki) — le premier robot géant de l'histoire de l'animation japonaise, figure d'armure dans son expression la plus littérale : une machine de métal télécommandée par un enfant, dont la puissance colossale n'a de sens que dans l'alliance avec l'humain qui la guide. Ce celluloïd est l'acte de naissance d'un genre entier.
La même décennie voit naître deux autres œuvres fondatrices représentées dans cette vente. Dororo d'Osamu Tezuka (Mushi Production, 1969, lots 96–98) est peut-être l'œuvre la plus sombre et la plus poignante de son auteur : un enfant né sans membres ni organes, vendus à des démons par son père en échange du pouvoir, qui reconquérit son corps pièce par pièce en les tuant. Kamui Gaiden (TMS Entertainment, 1969, lot 99) plonge dans le Japon féodal pour y suivre un ninja en fuite, trahi par tous les clans. Ces deux séries établissent d'emblée la noirceur comme dimension constitutive du récit de guerrier dans l'animation japonaise.
Les années 1970–1980 : la rencontre des deux mondes
C'est dans les années 1970 que l'animation japonaise commence à s'emparer du guerrier européen. Les chercheurs Clément et Louis De Vasselot de Régné ont montré que cette fascination croisée est l'un des phénomènes culturels les plus remarquables de la période. Princess Knight de Tezuka (Mushi Production, 1967–1968, lot 91) est le premier anime à univers résolument européen — une princesse en armure dans un royaume fantastique. King Arthur (Toei Animation, 1979, lot 89) transpose la matière de Bretagne en dessin animé. Rody le petit Cid (Nippon Animation, 1980, lot 90) adapte le dramaturge espagnol Guillén de Castro et installe la chevalerie ibérique dans les imaginaires d'une génération entière de téléspectateurs japonais.
Ces séries ont été regardées, pendant leur enfance, par les auteurs et réalisateurs qui allaient créer les grandes œuvres des décennies suivantes. La filiation est directe. Les Chevaliers du Zodiaque (Toei Animation, 1986–1989, lots 1–50) en sont l'aboutissement le plus éclatant : plus de cinquante lots dans cette vacation, des celluloïds peints à la gouache sur fond original et des dôgas au crayon de couleur qui constituent l'ensemble le plus complet jamais proposé en vente publique française pour cette série. Masami Kurumada y a bâti une cosmologie du combat intérieur empruntant à la mythologie grecque, à la philosophie bouddhiste et à la tradition des arts martiaux — et Shingo Araki y a inventé une esthétique d'armures aux surfaces géométriques et réfléchissantes dont l'influence sur l'animation mondiale se fait encore sentir aujourd'hui.
La Rose de Versailles (TMS, 1979, lots 94–95) et Les Samouraïs de l'Éternel (Sunrise, 1988–1989, lots 116–120) complètent ce panorama. Ces derniers habillent cinq guerriers contemporains d'armures mystiques liées aux vertus confucéennes — justice, sagesse, piété filiale, sincérité, bienveillance — dans une série qui a marqué durablement le public français et reste, au Japon comme en France, l'une des œuvres les plus aimées de cette décennie.
Les années 1990–2000 : l'âge de la maturité
La décennie suivante produit les œuvres les plus radicales. Berserk (OLM, 1997–1998, lot 65) adapte le manga de Kentarô Miura dans une dark fantasy médiévale construite comme une tragédie classique. Le dôga de Guts présenté dans cette vente le montre dans sa posture fondamentale — debout, armé, seul contre quelque chose de plus grand que lui — qui est aussi la posture de toute l'œuvre.
Kenshin le vagabond (Studio Gallop / Studio Deen, 1996–1998, lots 100–102) — franchise vendue à plus de 70 millions d'exemplaires — place son héros à la fin de l'ère Meiji avec une épée à la lame émoussée : ancien assassin qui a choisi de ne plus tuer, il ne peut pourtant pas cesser de se battre. Trois celluloïds originaux, dont un avec décor peint matching (lot 101) et un représentant Kenshin Himura face à Shogo Amakusa sur fond imprimé (lot 102).
Space Adventure Cobra (TMS, 1982, lots 131–132) mérite une mention à part. La série de Buichi Terasawa n'est pas une série de guerriers — c'est une space opera picaresque où l'humour et le désir ont autant de place que le combat. Mais le personnage d'Armanoïde, dont un dôga et un celluloïd sont présentés dans cette vente, y constitue l'un des détournements les plus surprenants de l'armure dans toute l'animation japonaise : une cuirasse futuriste portée comme second peau, qui ne protège pas mais révèle, qui transforme l'équipement de combat en signe de puissance érotique. L'armure n'y cache plus rien — elle dit autre chose. C'est peut-être la démonstration la plus nette que dans l'animation japonaise, l'armure a toujours été un langage avant d'être un objet.
Bleach (Studio Pierrot, 2004–2024, lots 112–115), Vampire Hunter D : Bloodlust (Madhouse, 2000, lot 130) et les séries Beast Wars (Ashi Productions, 1998–1999, lots 123–129) complètent cette période : le shinigami en armure spirituelle, le chasseur de
vampires à cheval dans un monde post-apocalyptique, les Transformers dont l'armure est le corps même.
Les années 2010–2020 : la rigueur retrouvée
Kingdom (Pierrot / Studio Signpost, 2012–présent, lots 66–88) referme la boucle avec une ambition différente : vingt-deux lots, des dôgas couvrant l'ensemble des personnages principaux d'une série qui reconstitue la Chine des Royaumes combattants au IIIe siècle avant notre ère avec la rigueur d'un traité de stratégie militaire. Généraux charismatiques, figures féminines de combat, batailles de masse où la lisibilité de la composition ne cède jamais à l'ampleur du sujet.
Black Clover (Studio Pierrot, 2017–2021, lots 57–61) vient rappeler que l'héritage de la fantasy chevaleresque est vivant : cinq lots autour d'Asta, enfant sans magie dans un monde où la magie définit tout, dont les lames anti-magie font de lui un corps étranger absolu dans l'univers même qu'elles habitent. La série s'inscrit dans la lignée directe de ce que les chercheurs ont appelé la fantasy néo-médiévale japonaise — un genre qui a conquis une audience mondiale en réinterprétant l'imaginaire chevaleresque selon les codes de la culture Otaku.
Ces celluloïds et ces dôgas ont été produits à la main, image par image, par des équipes d'animateurs dont le métier, tel qu'ils le pratiquaient, n'existe plus. La transition numérique des années 1990–2000 a mis fin à cette façon de faire. Peindre à la gouache les reflets d'une armure de Bronze sur celluloïd transparent, tracer au crayon de couleur l'expression d'un général chinois au moment où il comprend qu'il va perdre la bataille, dessiner la silhouette d'un robot géant en mouvement sur une feuille de papier calque : ce sont des gestes artisanaux répétés des milliers de fois qui ont produit, collectivement, l'une des traditions visuelles les plus influentes du XXe siècle.
Collectionner une de ces pièces, c'est posséder un fragment de cette histoire.