Les modernités arabes, africaines et indiennes partagent une même dynamique : la réinvention des langages artistiques à l'heure des indépendances et des profondes transformations sociales du XXe siècle. De Casablanca à Dakar, de Tunis à Mumbai, des artistes explorent leurs héritages tout en les dépassant, affirmant des identités visuelles puissantes et singulières.
Cette vente rassemble des figures emblématiques de ces modernités. Au Maroc, Hassan El Glaoui, Chaïbia Tallal et Ahmed Louardiri incarnent trois sensibilités complémentaires d'une même quête de renouveau plastique. Farid Belkahia, figure centrale de l'École de Casablanca, s'inscrit dans cette dynamique par une voie singulière : abandonnant la toile au profit de la peau, du henné et des pigments naturels, il élabore une modernité profondément ancrée dans les savoir-faire artisanaux et les héritages visuels marocains, entre motifs amazighs, abstraction contemporaine et mémoire culturelle.
L'Algérie est représentée par le trio fondateur Baya, Issiakhem et Khadda, auxquels répondent Mahjoub Ben Bella et Ali Khodja, ainsi que Mohammed Racim, maître de la miniature rénovée. Baya occupe une place à part dans cet ensemble. Les deux gouaches présentées, réalisées vers 1945, sont antérieures à son exposition parisienne chez Maeght en 1947. Conservées depuis l'origine dans les familles de leurs premiers collectionneurs Frank Turner et Rosita Wertheimer, figures du réseau intellectuel et artistique qui entoure l'artiste avant sa reconnaissance publique, elles témoignent d'un langage plastique déjà pleinement constitué, observé et soutenu bien avant son inscription dans le récit de l'art moderne.
La Tunisie s'exprime à travers la peinture méditative et lumineuse de Hédi Turki et l'univers onirique de Jallel Ben Abdallah. La scène africaine réunit Philippe Sène, Amadou Seck et Marcel Gotène, auxquels s'ajoute Samuel Fosso, dont le portrait subversif a imposé une voix photographique majeure à l'échelle internationale.
Enfin, Sakti Burman, Laxman Pai et Satish Gujral incarnent une modernité indienne cosmopolite, nourrie de traditions ancestrales et d'expérimentations internationales. Né à Calcutta en 1935 et installé durablement à Paris, Burman construit une peinture à la croisée des héritages narratifs indiens et de l'expérience européenne, où mémoire, mythologie et modernité se rejoignent sans s'opposer.
Ensemble, ces trajectoires — de Casablanca à Alger, de Tunis à Calcutta, en passant par Paris — composent une cartographie dense des écritures modernes qui ont redessiné, au XXe siècle et au-delà, les scènes artistiques du Maghreb, de l'Afrique et de l'Inde.